Libris - Page 5

  • livre : Marilyn, Dernières Séances de Michel Schneider

    marylin.JPGPassionné par Marilyn, je le suis depuis l’enfance.

    D’abord l’image de cette blonde en robe blanche qui vole au dessus d’une bouche de métro, puis quelques films, et enfin sa vie –son insoutenable histoire. Norma Jean Baker, simplement. A la sortie de ce livre, en 2006, j’avais longtemps tourné autour, avant de me résoudre à attendre la sortie en poche. Et puis, il y a quelques semaines, je tombe sur un Folio, dont la couverture était celle d’une femme blonde langoureusement enroulée dans des draps de soie blanc, les yeux mi-clos, la peau pâle. Seules ses lèvres, d’un rose éclatant rends une tache de couleur.

    S’il existe la photo noire & blanc, on pourrait inventer pour Marilyn celle blanche et blanche, juste pour elle. Marilyn. Rien que Marilyn. Le livre se découpe en une multitude de chapitres, qui sont autant de flash back sur des lieux, des dates, des histoires. Beaucoup de retour en arrière, d’ellipses, qui servent à merveille ce récit hautement documenté sur la relation ambiguë entretenue en le docteur Greenson et sa plus célèbre patiente, Marilyn. Marilyn le rencontre en janvier 1960 et ne le quittera pas jusqu’à ce jour d’août 1964 où elle trouvera la mort. Entre temps, de nombreuses séances psychiatriques, des tournages de films éprouvant, des amours perdus ou revenants, des photoshoots désabusés, déshabillés, désenchantés. De la tristesse, des cachetons, du glamour et des paillettes, des mensonges et des non-dits. Fort bien écrit, ce roman se lit à une vitesse incroyable malgré ces quelques cinq cent pages.

    Au final, on repense à Marilyn. Elle n’était pas folle : la folie n’existe pas. Au contraire, on créé la folie de toute pièce, et on absorbe tout un être pour le rendre prêt à s’écarteler. Pour que quelque chose craque. Quelque chose doit craquer, c’est bien cela. A découvrir, à aimer, à garder profondément dans son esprit. Car Marilyn n’était elle que lorsque Norma Jean le souhaitait, et au fond, bien que perdue, elle savait par avance sa destinée. Inachevée, mais intense.

    « Marilyn, Dernières Séances » de Michel Schneider Editions Folio Prix Interallié 2006

  • La contrée finale de James Crumley

    james.JPG

    James Crumley est un de ces autres auteurs de romans noirs qui, à l'image des bluesmen du sud profond, ont eu une vie faite de détours avant de pouvoir laisser éclater leur talent au grand jour. James Crumley tarda à trouver l'équilibre à Missoula en tant que professeur d'université et, ensuite, de longues années de travail avant de publier peu de romans, bien que depuis les années 90 sa production soit plus régulière. Ecrivain sudiste comme son contemporain James Lee Burke, Crumley a une prédilection pour les personnages déstabilisés et perdus qui cherchent en vain à retrouver leurs rêves de jeunesse, celui qui, durant la guerre du Vietnam, espérait changer le monde et qui arrivé à l'aube du 21e siècle n'a plus que ses souvenirs et peu de terre autour de la carlingue de son "cad".

    James Crumley pourrait prendre à son compte l'adage de Manchette comme quoi un polar doit être avant tout une critique sociale. Ce roman est une attaque virulente contre l'état du Texas et ses élites pétrolières et politiques. En point de mire il pointe la famille Bush et ses tares. Mais réussi t'on un roman uniquement avec des critiques, mêmes justifiées contre un establishment quelqu'il soit? La réponse est : non.

    Avis sur La contrée finale

    Le roman est marqué par un style abrupt et direct, qui n'a pas peur d'être vulgaire et cru, cette crudité est lassante à force d'être répétitive. Certes Crumley se refuse à entrer dans le cercle des auteurs bien pensants, mais le cynisme et l'humour noir sont une chose et la vulgarité une autre. Je m'attendais à mieux de la part de l'écrivain texan. La succession de situations sorties tout droit d'un four, mal dégrossies, à l'emporte pièce, comme si c'étaient des pièces rapportées et non une suite de faits à relier entre eux, donne une désagréable impression de collage qui s'en va à vaux l'eau.

    Je n'ai pas ressenti d'unité dans ce roman. Il n'y a clairement pas eu de plan. Non que j'attendais de Crumley un montage à la Ludlum mais, même si je suis de l'avis de Westlake, il y avait un arrière goût d'improvisation trop prononcé dans les pages que je viens de lire. Tout cela n'a ni queue ni tête et je n'ai été que très partiellement convaincu par une histoire dont on trouverait de meilleurs expressions chez d'autres écrivains : Willeford pour n'en citer qu'un. Et ce n'est pas la fin, bien que terriblement mélancolique, et que j'ai appréciée, qui a réussi à rattraper ma déception. Je n'aime pas descendre en flammes un artiste mais quand j'ai été déçu comme cela a été le cas j'ai du mal à voiler mes sentiments. Il y a des lecteurs qui auront une autre appréciation de ce roman et c'est tant mieux...

     

    La contrée finale de James Crumley (Gallimard/Folio policier, 2004, 416 pages)

     

  • KENNA, Michael - Rétrospective BnF Paris

    kenna.JPGla BnF Richelieu consacrait une rétrospective à ce photographe voyageur anglais, installé aux États-Unis depuis plus de trente ans.

    La date de clôture étant imminente, j’ai profité d’une pause déjeuner pour faire un saut à l’exposition où étaient présentées plus de deux cents photographies rendant compte de l’œuvre que Kenna consacre depuis des années au paysage :  univers urbains (Hong Kong, Dubaï, Shanghai, New York…), complexes industriels (dentellerie de Calais, centrale de Ratcliffe), campagnes bucoliques anglaises ou japonaises, parcs et jardins, bords de mer, de rivière ou de lac, sites patrimoniaux exceptionnels (Ile de Pâques, Mont Saint-Michel, Pyramides de Teotihuacan et de Guizeh)…

    Souvent nimbés de brume ou plongés dans l’obscurité, les paysages sont auréolés de mystère et de poésie. D’ailleurs, Kenna compare ses photos aux haïkus qui, malgré leur peu de mots, possèdent un grand pouvoir d’évocation, en laissant au lecteur le soin de remplir les vides.

    La « patte » de Michael Kenna

    ses paysages sont exempts de toute présence physique humaine (et même animal, si ce n’est des oiseaux sur quelques rares clichés).
    L’existence de l’Homme est suggérée par défaut, dans la domestication de la nature, dans l’édification des monuments du passé, dans le peuplement des cités… Cette particularité donne aux clichés un caractère intemporel, comme si le temps était suspendu, qui ajoute à leur magie.

    Cerise sur le gâteau, Kenna possède un subtil sens de l’esthétique et joue divinement bien des lignes graphiques, des perspectives, des lignes d’horizon.

    Un très beau voyage au pays de la rêverie et de la contemplation que je prolonge de temps à autre en me plongeant au hasard des pages dans le catalogue de l’expo.

    Michael Kenna
    Sous la direction d’Anne Biroleau
    Éditions de la BnF (2009) - 230 pages

  • SF : Nova de Samuel Delany

    nova.JPGL'histoire : Deux familles s'affrontent pour avoir le plus d'influence sur les différentes planètes, lunes, terres et étoiles qui forment maintenant le monde. Va s'en suivre une bataille infernale à la poursuite d'une Nova, de là viendra tout le pouvoir...

    Un genre très nouveau pour moi, et j'avoue que plus d'une fois j'ai décroché en me disant "bon reprenons, mais de quoi parlent-ils donc?", les passages techniques sur les énergies, les astronefs et que sais-je encore m'ont particulièrement propulsée dans un univers plein de brume.

    Par contre, le fond est plutôt commun à un roman de littérature plus générale, les mêmes questions se posent : le pouvoir des mots et de l'imagination, la liberté, le pouvoir et la conquête, les élites et les laissés pour compte.

    Ce qui est amusant dans la science-fiction, c'est que l'on a plus aucun repère. Un exemple, "ah on va à Paris, mince, c'est trop près de l'Australie, je risque de tomber sur ma femme" (bon, c'est retranscrit avec mes mots, mais la situation est la même) - enfin bref, il faut se ré-habituer à tout un fonctionnement.

    Ce fut une bonne expérience (oui oui, quand même), mais la science-fiction, c'est pas pour moi (ce genre de science-fiction du moins).

    Nova de Samuel Delany (LGF - Livre de Poche, 1988, 344 pages)

     

  • Le Canapé rouge - Michèle Lesbre

     

    rouge.JPGTout au long de son roman, Michèle Lesbre déploie une poésie, un goût de l'ailleurs magnifiques.

     L'auteur sait admirablement nous faire voyager. Cependant, son habitude de marteler le texte de citations, au gré des nombreuses lectures de son personnage, est quelque peu lancinante.

    De plus, Lesbre a l'habitude de parsemer son livre de phrases, certes fort habilement tournées, mais qui respirent le lieu commun, le déjà vu, le réchauffé.

    En parlant d'Igor : "Aujourd'hui encore, je continue de penser qu'il était un guide, un ange discret. N'avez-vous jamais croisé de ces êtres qui semblent ne pas se trouver sur votre chemin par hasard, mais par une sorte d'évidence si bouleversante que votre existence en est subitement transformée ?".

    Attention donc à ne pas sombrer dans une facile et désagréable mièvrerie. Ce que Michèle Lesbre évite de justesse, grâce au charme qu'elle a su conférer à ces deux femmes attachantes, et à ce dénouement aussi beau que tragique.

    Il résulte de ce roman une musique intéressante qui, malgré quelques fausses notes, a la qualité de rester en tête.

  • Pierre Guyotat, Carnets de bord...

    carnet.JPGA ceux qui croient, prédisent, préconisent, argumentent, théorisent, ordonnent, malhonnêtes, un art de la discontinuité temporelle et spatiale, faisant du passé un cagibi pourri à l’ampoule grillée ou un vaste manoir poussiéreux dont les chambres seraient inutiles, tristes et hantées, il manquait un jalon à toute une histoire de la littérature, en France, qui, de Rabelais à Villon, croisant Sade,  Rimbaud et Céline, se terminait à Bataille, au mieux embrassait les éclats saignants et pétales de rose d’un Jean Genêt, faisant de Lautréamont et d’Artaud les derniers soleils révulsés d’une imagination atroce, et n’ayant désormais pour seul horizon politique, esthétique, caricatural parfois, que l’Amérique sous acide et béante d’une noirceur éthylique, d’un Burroughs adorateur de garçons sauvages ou d’un Bukowski  seigneur-jouisseur de comptoir de bistrot.

    Il manquait un nom à porter sur cette trame bouillante qui fait s’entrecroiser l’art et la vie dans ce qu’ils ont de plus incendiaire et cruel : le réalisme macabre et la dramaturgie obsessionnelle, fiévreuse, érotique.

    L’œuvre de Pierre Guyotat, comble cette lacune étrange qui voudrait que l’actualité du monde se fasse en langue anglaise ou qu’une partie de l’histoire de l’Europe, ni totalement blanche, ni totalement exempte de crimes à l’égard de ses voisins, se dérobe au fait littéraire. Pierre Guyotat, dans un style âpre et concis qui est le sien, dans une matière ou une texture archaïque, livre le visage d’une horribilité de la condition humaine, d’une dramatique insoutenable, d’une crudité des rapports sadiques qui est le thème des plus épaisses littératures. En cela, j’ose exprimer qu’il y a une profonde continuité entre ces écrits et le temps, entre ces écrits et l’époque ancienne, entre ces écrits, bien sûr, et le monde contemporain.

    Ce sont les précieux Carnet de Bord, édités par Lignes et Manifestes en 2005, qui nous font le mieux saisir ce que cette démarche littéraire a, à la fois, de complexe et d’imposant. Une exigence obstinée d’être autant dans le réel et le chez-soi donne à ces pages un esprit de méthode de même qu’une tension rare, une tension précieuse, une tension souveraine, celle des meilleurs témoins ou commentateurs, dont la vivacité intense se heurte au dégoût, dont la capacité dévorante d’amour se brise sur la haine ou la rage. Et ceci ne serait rien encore, si l’on avait affaire à un narcissisme mondain ou d’une vanité pacotille, à un égo simplement enivré de lui-même, respirant la tiédeur des parfums vivaces comme les relents d’odeurs plus fraîches, liées au corps…

    La puissance d’un moi créateur renoue, ici, avec la capacité de s’ouvrir à l’universel : l’autre, en l’occurrence le non-moi, en l’occurrence le tabou de la guerre, en l’occurrence le tiers-monde, l’arabe, le prisonnier, le cadavre, l’animal, l’enfant, la chair torturée, la chair désirée, le jeune garçon mais aussi la femme.

    Alors qu’Eden Eden reste une expérience-limite en tant qu’acte de lecture insoutenable, doté d’une puissance stylistique vertigineuse, beauté somptueuse de l’écriture qui noie le voyeurisme dans un espace d’une profondeur irregardable, les Carnets sont à l’inverse d’une transparence liquide, à la façon d’un médaillon qui s’ouvre en deux parties : un versant abrupt et un versant plus tendre, plus accueillant, dans la mesure où la douceur du regard violenté est la clef des univers littéraires les plus mentalement, physiquement, violents.

    Alors que Le livre s’ouvre sur un objet, par définition, frustrant et, par nature, saturant, offrant une œuvre déchiquetée où les termes semblent hachés, coupés, mordus, sucés, exposés dans leur nudité impeccable par un auteur mi- présent, mi-invisible, les Carnets éclairent le regard du lecteur à force de répétition et de monstration monstrueuse, d’obscénités purifiées dans le grand jour.